Richesse, profit et spéculation
1988 • 174 pages

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Extrait : Portrait d'un philosophe

Eh bien! voilà l'auteur sulfureux dont j'ai eu le toupet de me recommander, moi, petit pion de province, sur le pas de la porte du vénérable temple de la Science. Je me confesse entre tes mains, bénin, bénévole, bénéfique Dagognet. J'ai montré là ce que j'étais: un mauvais coucheur, mauvais plaisant, hurluberlu, candidat incongru, sans gêne et sans manières, rustre fieffé, pied plat mal fagoté, Auvergnat de Paris ou de Vichy, roturier du concept, cracheur dans la soupe. Oui, comme l'Eros du Banquet, fils de Pauvreté et de Richesse, je suis "toujours pauvre, loin d'être délicat et noble, mais au contraire rude, sec, va-nu-pieds, sans feu ni lieu, dormant à la belle étoile, sur le pas des portes ou sur les chemins."

Et ce n'est pas tout. Quand je fais soigneusement mon examen de conscience, je me demande quelle est cette prétention exorbitante à l'invention et à l'imagination. N'est-ce pas vouloir mettre la société cul par-dessus tête, quand on est postulant aux ordres mineurs, galopin, simple "chargé de recherche", de vouloir se dégager de ce fardeau et galoper allègrement vers le nouveau et l'inédit, alors que d'archaïques "directeurs de recherche" se sont courbés avant l'âge sous le poids des dossiers, ont blanchi sous le fatras des thèses et viré au bistre à leur incertaine lumière? Hélas! trois fois hélas! qui a jamais entendu parler des œuvres de François Dagognet, ou de celles de Revault d'Allonnes ou de Mmes Vial ou Imbert? Vouloir produire par moi-même quelque chose, n'est-ce pas pure hérésie, selon l'excellente définition de l'un de tes prédécesseurs, le Père Bossuet, qui s'y connaissait en matière de pureté d'intention et de correction sociale: "Le propre de l'hérétique, c'est-à-dire de celui qui a une opinion particulière, est de s'attacher à ses propres pensées"? Il me semble (mais peut-être me suis-je trompé?) que je lis encore sur le visage de la petite madame Vial je ne sais quelle expression de rage mal contenue et frustrée de toute manifestation, mais maintenant que je viens à résipiscence, j'en accepte la pénitence, pour mon amendement. Enfin, puisque l'image permet la métaphore, le transport, à qui, malotru, ai-je payé l'octroi? Est-il bien charitable de jouir de ce transport pendant que d'autres se dessèchent sur pied? A l'intègre madame Imbert, percepteur des droits d'Etat sur les consciences scrupuleuses, n'ai-je pas refusé d'indiquer ma méthode, c'est-à-dire le chemin que je comptais emprunter, sans me soucier de savoir s'il était balisé ou interdit?

Extrait de Richesse, profit et spéculation - Contre Dagognet, pages 66 à 67

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