Richesse, profit et spéculation
1988 • 174 pages

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Extrait : La peur de la mort, punition de l'égoïsme

La peur de la mort est la punition du méchant, de l'égoïste, de celui qui croit que la seule réalité considérable est celle qui touche, dans l'instant, à sa petite personne. Une telle position ne peut que créer un vertige, non seulement devant la mort mais aussi devant le temps qui passe, puisque la réalité, au lieu d'être quelque chose de solide et d'indépendant de la personne, est comme un fantôme insaisissable, dépendant de cette personne qui change à chaque instant. A quoi bon acquérir richesses, prestige, pouvoirs, si c'est pour tout perdre un jour? Au contraire, chacun doit faire ce que, depuis Kant, on appelle en philosophie sa "révolution copernicienne", c'est-à-dire cesser de se considérer comme le centre du monde autour duquel tourne toute réalité, et prendre conscience qu'il est comme une planète gravitant autour du soleil qu'est la réalité, qui le dépasse et à laquelle il est lié. Un tel "philosophe" - j'emploie ici le mot dans son sens étymologique: "amoureux du savoir" véritable - sera bien enraciné dans un immense passé dont il hérite, préoccupé d'un futur lointain qu'il ne connaîtra pas personnellement, et acceptera de considérer les problèmes dans leur totalité écologique - là aussi j'emploie le mot écologie dans son sens étymologique de science de la totalité - et non seulement du point de vue étriqué de son intérêt ici et maintenant, d'ailleurs mal compris. Un tel homme découvrira alors la splendeur et la richesse du monde réel au lieu de la pauvreté absurde que son œil de myope lui révélait jusque-là. Il prendra conscience d'être comme le maillon d'une chaîne dont il n'aperçoit pas les deux extrémités, d'être le dépositaire d'une richesse incalculable (génétique, culturelle, écologique, matérielle même) qu'il doit conserver, faire fructifier et transmettre. Il se considérera en ce monde comme un locataire ou un gérant plutôt que comme un propriétaire qui a le droit d'abusus, c'est-à-dire d'user de sa propriété jusqu'à ce qu'elle soit détruite. Un tel homme évaluant correctement sa place dans le monde et dans l'histoire, sachant que le temps n'est pas destructeur et que, par exemple, l'enfant est la résurrection de l'aïeul, acceptera sans arrière-pensée de laisser sa place lorsque son œuvre sera accomplie, si minime soit-elle.

J'ajoute que la vie et la mort sont corrélatives, que l'une ne pourrait pas exister sans l'autre. Platon l'avait déjà dit dans le Phédon. Nous savons aujourd'hui que des êtres immortels ne pourraient s'adapter à un monde en évolution, en construction. L'astronome Hubert Reeves, porte-parole de l'étonnante cosmologie de ces dernières années, nous apprend que les trous noirs, c'est-à-dire la mort d'une étoile qui s'écrase sous son propre poids, sont la condition nécessaire pour que des planètes puissent vivre dans la zone intermédiaire située entre cette étoile et le vide interstellaire. En termes techniques, l'entropie universelle est la condition nécessaire de l'apparition de structures et d'êtres.

De toute manière, il y a une contradiction flagrante entre l'affirmation si répandue selon laquelle la vie ne vaut rien, le monde est absurde, et d'autre part la peur de la mort. J'en viens à me demander si celle-ci ne résulte pas tout simplement du sentiment confus de l'échec d'une vie. Non, le monde est riche, la vie est belle, la beauté des êtres est fabuleuse, et la mort n'est pas "la cessation de la vie" comme l'affirme faussement le dictionnaire, mais la cessation de la vie individuelle, le passage d'un relais et la continuation d'une aventure une et indivisible. Heureusement qu'il y a la mort, comme le dit Orson Welles. et même le temps sans lequel il n'y aurait jamais rien de nouveau. Seulement, j'espère pouvoir choisir l'heure de ma mort lorsque mon temps sera venu, grâce à l'euthanasie, à moins que je ne trouve le moyen de me faire assassiner par quelque abruti, comme ce fut le cas pour Socrate, il est vrai après un procès en règle!

Extrait de Richesse, profit et spéculation - Pages 151 à 152

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