Richesse, profit et spéculation
1988 • 174 pages

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Extrait : Kant, fondement de la démocratie; Hegel, fondement du totalitarisme.

Marx veut dire que la pensée qui se présente comme objective est en fait au service du spéculateur, qu'il appelle "la classe bourgeoise". Si Marx a raison pour l'essentiel, pourquoi n'a-t-il pas triomphé définitivement, pourquoi a-t-il engendré des systèmes politiques détestables, pour finalement tomber en piteuse déconfiture? Eh bien! je suis en mesure de fournir une réponse. C'est parce que Marx a été hégélien et non kantien! Etre hégélien, c'est croire à la dialectique, c'est-à-dire croire que toute chose dans l'univers s'est édifiée, au cours de l'histoire, par l'échange, par un conflit productif. Appliquant cette doctrine à l'économie politique, Karl Marx a énoncé que la richesse est le résultat d'un conflit productif, appelé travail, entre l'homme et la nature d'une part, entre les hommes eux-mêmes d'autre part. Il n'y a donc pas de richesse en soi, et c'est l'échange qui crée la richesse! Etre kantien ou copernicien, au contraire, c'est croire que l'homme et ses échanges ne font pas la richesse, qu'il y a une richesse en soi que l'homme peut certes aménager et développer par son travail, mais qu'il ne crée pas. Autrement dit, Marx, dans sa sainte indignation contre le spéculateur et l'oppression de l'homme par l'homme, a adopté le raisonnement même de son adversaire: l'échange crée la richesse. Finalement, dans le combat titanesque du spéculateur contre Marx, Marx a eu le dessous à cause d'un vice philosophique de sa pensée. Il s'est laissé piéger par un adversaire plus retors que lui, il a été victime d'un manque de culture philosophique!

Or, il est tout de même dommage que les beaux thèmes de l'exploitation, de l'aliénation, ainsi que la polémique contre les profiteurs, sombrent avec l'ensemble du marxisme. C'est le moment de rappeler ce qu'est la critique: un tri. Il ne faut pas crolre que toutes les opinions se valent (c'est-à-dire ne valent rien). Il y a ceux qui ont tort et ceux qui ont raison et à l'intérieur du même auteur, il y a des choses justes et d'autres fausses. On peut donc garder du marxisme ses observations incontestables qui finalement le rapprochent des romanciers du XIXe siècle: l'esclavagisme latent de l'espèce humaine, le caractère inadmissible et douloureux des rapports humains, la nécessité d'une révolte pour sauvegarder la dignité humaine. Mais on rejettera toute sa structure philosophique, c'est-à-dire l'hégélianisme et ses thèmes aberrants: le messianisme historique et l'apologie de la violence, l'apologie du travail créateur, notion plus bourgeoise que révolutionnaire et qui nie l'écologie et l'existence d'une nature indépendante; le totalitarisme politique. D'une manière générale, seul le kantien peut être démocrate car il croit que sa pensée dépend d'une réalité qui le dépasse, et il admettra volontiers d'autres points de vue que le sien sur cette richesse inépuisable. Par contre, l'hégélien croit que "le réel est rationnel" c'est-à-dire connaissable en son fond, que la pensée est la pensée de la pensée, que l'Absolu est sujet, que Pensée et Objet ne font qu'un et autres fredaines qui ne marquent que le racisme anthropocentrique, le narcissisme totalitaire de l'humanité. Il est grand temps que la pensée humaine qui était revenue dans le droit chemin avec Kant, puis s'était fourvoyée à nouveau avec Hegel, ce penseur bourgeois et stipendié, cet universitaire pré-orwellien, cet apologiste de l'Etat prussien, retrouve à présent sa voie. Je ne peux résister au plaisir de citer ici un mot d'un homme que j'aime beaucoup, Paul Léautaud, qui me semble avoir compris l'essentiel, bien qu'il ne soit nullement un spécialiste: "Kant? C'est un révolutionnaire ce type-là!" J'ajoute aujourd'hui (2008) cette réponse faite par Louis-Ferdinand Céline, en juin 1957, à une journaliste de L'express qui lui demandait : "Pour qui écrivez-vous ?" : "Je n'écris pas pour quelqu'un. C'est la dernière des choses, s'abaisser à ça. On écrit pour la chose en elle-même."

[…]

Le kantisme, c'est aussi le fondement de la démocratie, comme l'hégélianisme celui du totalitarisme car, dans le premier cas, le sujet sait qu'il ne prend jamais qu'une vue partielle de la réalité, comme un satellite qui tourne autour d'un astre fixe, et que d'autres vues sont possibles et nécessaires. Dans le second cas, le sujet hégélien est un despote qui n'a pas à tolérer d'autres vues que la sienne puisque sa pensée, lorsqu'elle est correctement portée par la dialectique historique, est la pensée qui épuise la totalité de l'objet, puisque "le réel est rationnel". De plus, le véritable kantisme renoue avec la pensée grecque et païenne dans laquelle l'homme n'est pas Dieu et lui est subordonné, et il revit dans la doctrine de Heidegger (du moins dans celle de L'origine de l'œuvre d'art). Il y a donc, dans l'histoire de la pensée occidentale, d'un côté les Grecs, Kant, Heidegger, de l'autre le christianisme, Descartes et Hegel. En effet, Descartes déjà, empreint d'une religion qui admet un Homme-Dieu, établit qu'il y a en l'homme des "semences de vérité", qui sont "la marque de Dieu sur son ouvrage", qu'il suffit de bien conduire sa raison pour parvenir à la vérité dans les sciences, et que l'homme, doté d'un statut sur-naturel et quasi divin, doit devenir maître et possesseur de la nature. Enfin, le kantisme ouvre la voie à une philosophie moderne qui, reléguant à l'arrière-plan l'absolu (chose en soi et transcendantal) et la connaissance qu'on peut en avoir, se donne comme objet la pratique et l'accord contingent du sujet avec le monde qui l'environne.

Extrait de Richesse, profit et spéculation - Pages 40 à 41 et 78. (Voir aussi le texte 02-18 "Pour la philosophie et pour la démocratie.)

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