Richesse, profit et spéculation
1988 • 174 pages

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Extraits : Le profit s'édifie aux dépens de la richesse réelle, suivi de Est-ce que la publicité rend pédéraste?

Réfutation de la thèse d'Adam Smith et des économistes, selon laquelle la somme des intérêts particuliers équivaut à l'intérêt général.

L'affaire du veau aux hormones permet d'ajouter quelques conclusions à ce constat. Je vais citer ici l'émission Tabou du 14 décembre 1986, sur France Inter, qui recevait des journalistes de Que choisir? [A noter qu'on n'entendrait plus quinze ans après une telle émission sur France Inter!] Dans cette affaire, les profiteurs empoisonnent non le tiers-monde mais leurs concitoyens… et eux-mêmes, puisqu'il est désormais pratiquement impossible de trouver de la viande saine. On peut donc parler d'un appétit irrépressible pour le profit. L'éleveur propriétaire de la ferme ne touche souvent qu'un bénéfice raisonnable pour chaque veau engraissé et il a tendance à devenir un salarié à domicile, qui n'est plus maître chez lui. Quant au consommateur, il fait preuve d'une grande imbécillité et d'un parfait mauvais goût; il ne veut pas savoir ce qu'il mange, il accepte docilement ce qu'on lui propose, on dirait qu'il est lui-même à l'engrais (et que c'est lui qui prépare le concours agricole!) On peut donc parler d'une action du fripon sur ses dupes. Enfin, le trafiquant spéculateur (qui peut être vétérinaire, juriste, chimiste, représentant…) fidèle à sa méthode, nous place au pied du mur: "Il faut que ça rapporte quelque chose, sinon on ne le fait plus." Certes! mais on apprend dans la suite de l'émission que ce "quelque chose" est un profit colossal qui consiste à revendre jusqu'à cent fois plus cher le produit interdit! "C'est un trafic tout à fait semblable à celui de la drogue" conclut l'enquêteur.


Et l'Etat, que fait-il en tout cela? Certes, il a interdit les hormones les plus dangereuses, les hormones cancérigènes, et encore non spontanément mais sous la pression des mouvements de consommateurs. Mais la répression est insignifiante et frise en fait la complicité. "Il n'y a pas de véritable répression, ils payent une amende et puis ils repartent avec leur produit. En réalité, il y a des bénéfices [sic! j'appelle ça, moi, du profit] qui sont proches de ceux du trafic de la drogue pour des risques qui sont infimes." On retrouve, là encore, l'entente entre mauvais larrons: "Etant donné le prodigieux chiffre d'affaires qui est réalisé chaque année, on a décidé de se taire et de ne pas réprimer" d'autant plus que sont impliquées, par l'intermédiaire de filiales plus ou moins occultes, de très grosses sociétés comme notre Péchiney-Ugine-Kühlman ou le premier intégrateur mondial d'aliments, la Denkavit belge. Inversement, l'Etat décourage un producteur honnête en ne lui permettant pas de vendre plus cher et en le pliant à une réglementation qui met tout le monde dans le même sac. Mais voici le plus beau: "A été impliquée dans une grosse affaire de trafic d'hormones une sorte de super FNSEA en Belgique, qui est une organisation agricole qui a une banque, des assurances, qui fait de l'importation de produits alimentaires ou vétérinaires et qui finance publiquement le plus gros parti politique de la coalition belge, qui s'appelle le C.V.P." La boucle est bouclée! Il y a gros à parier que ce parti, lorsqu'il dirigera l'Etat, ne sera pas trop sévère à l'égard des trafiquants, ni trop respectueux de la santé de ses concitoyens, et que pourtant il trouvera des électeurs! Au moins, la fabrication d'hormones nocives rapporte-t-elle à l'industrie européenne? Même pas! Elles sont peu fabriquées en Occident, elles viennent d'Allemagne de l'Est, de Hongrie et de Chine! Mon commentaire: par un juste retour des choses, les pays non occidentaux déversent à leur tour chez nous leurs poisons; il s'agit d'une guerre chimique déguisée. On en viendrait presque à souhaiter le développement du cancer, seul remède peut-être à la folie prédatrice de l'humanité!

 

2e texte: Est-ce que la publicité rend pédéraste?

 

EST-CE QUE LA PUBLICITE REND PEDERASTE ?

Le texte suivant a été élaboré en classe avec des élèves, en 1987. Il décrypte une publicité subtile et maligne, à double sens, comme on va le voir. Malheureusement, la loi antidémocratique interdit de parler librement d’une marque. Ce serait un blasphème contre le dieu de notre société : l'argent ! Mais après tout, il y a prescription et ce serait idiot d'attaquer mon site, que je suis pratiquement le seul à consulter, pour en faire ainsi la promotion !

Regardez bien cette publicité pour le parfum pour homme Antaeus de Chanel, sur l’image reproduite ci-contre ! A première vue, elle dit qu’on peut être très viril et se parfumer. Ce sera un atout supplémentaire pour séduire les femmes, qui seront à nos genoux. Celles-ci préféreront les hommes raffinés, parfumés, qui font partie d’une classe supérieure, qui sont presque des surhommes.

Regardez-y pourtant de plus près ! Faites attention, ouvrez donc les yeux, sans vous fier aveuglément à l’étiquette du produit. L’homme est épilé à la cire, bronzé aux U.V. Il exhibe son corps nu, ce qui est plutôt une stratégie sexuelle féminine. Ses muscles sont de la « gonflette ». Ce n’est pas un terme d’argot, mais un terme technique employé dans les salles de culturisme pour désigner des muscles qui ont de l’apparence mais pas de force réelle. Ce mannequin est un colosse, mais un colosse mou, un homme aux hormones, comme il y a des poulets aux hormones.

Maintenant, analysez les attitudes, dans lesquelles rien n’est laissé au hasard par un publicitaire qui veut vendre et qui investit un gros budget. Une femme est présente, certes, qui fournit à l’homme un alibi de virilité. On admire sa merveilleuse main gauche, si longue, si féminine, aux doigts effilés, aux attaches fines. Les doigts de la main droite enfoncent leurs ongles nacrés et parfaits dans le torse de l’homme, comme une araignée dans sa proie. Mais justement, l’homme se dégage, se dresse. Observez bien les amants. Ils ne sont pas face à face, dans une étreinte. Elle s’accroche à lui, elle le retient de toutes ses forces. Mais lui, dans une irrésistible ascension, la soulève, la délaisse. Son regard est dirigé à l’opposé du corps de la femme qui gît à ses genoux. Son bras gauche, dont on ne voit que le début, se lève comme pour appeler quelqu’un…

Vous en doutez ? Vous pensez que c’est chercher midi à quatorze heures ? Alors, ouvrez le dictionnaire grec-français Bailly à l'article Antaios, page 171, ou bien le dictionnaire latin-français Gaffiot, à la page 131. (Voir l'image ci-dessous.) Vous y lisez la mention suivante, illustrée par le combat au corps à corps de deux hommes nus : « Antée, géant tué par Hercule ». Voilà donc vers quel adversaire se tourne le regard de l’homme, délaissant la femme qui ne l’intéresse pas, voilà à quel combat appelle son bras gauche. On peut même préciser le diagnostic. L’homme ici représenté est un homosexuel passif, puisque Antée est empoigné par derrière, soumis et vaincu par Hercule. Enfin, il faut remarquer que le flacon a une forme phallique, avec un corps long et rigide et un capuchon un peu moins gros et proportionné à sa taille. Sur l’image, ce sexe impressionnant, hyperbolique s’enfonce dans le corps du mastodonte…



Vous objecterez maintenant : même en admettant cette explication tirée par les cheveux, il resterait à savoir pourquoi le publicitaire s’est donné tant de peine et s’est livré à ce jeu subtil et savant. Je vais vous le dire. Le but de cette image à double sens n’est pas tellement de tromper l’ensemble du public. Elle est très « ciblée » comme on dit à juste titre. Cette publicité ne vise pas à faire acheter du parfum par les femmes, qui ont déjà leurs publicités à elles, ni par des homosexuels avoués qui ont aussi les leurs. Elle veut créer un « créneau », faire acheter du parfum à une frange de la population qui traditionnellement n’en achète pas, n’ose pas en acheter. Elle veut tromper, en leur donnant bonne conscience, des hommes qui ont une tendance homosexuelle qu’ils ne s’avouent pas à eux-mêmes. Au niveau conscient, elle leur dit : vous pouvez, vous devez vous parfumer pour être viril et attacher une femme jusqu’à la désespérer. Mais l’homosexuel latent enregistre inconsciemment les signaux qui ont été décryptés plus haut : l’exhibition masculine, le combat faussement viril, le symbole phallique, etc. En un mot, cette publicité dit aux homosexuels non déclarés : « Vous pouvez vous comporter en femme, notamment par l’emploi du parfum, et avoir l’air d’être un homme ».

Le profit de la vente d’un parfum nuisible s’édifie donc au détriment de l’identité sexuelle chancelante de certains hommes. Cette étude ponctuelle est un exemple et une illustration d’une thèse beaucoup plus générale qui affirme que toute « publicité » vit aux dépens de celui qui l’écoute et que le profit (à distinguer soigneusement du bénéfice) s’édifie par dégradation, dilapidation de la richesse réelle (ici l’identité sexuelle).(Pour plus de détails, voir le livre La Richesse.)

Remarques finales. 1. Cette image fut portée à la connaissance de l’auteur par quelqu’un qui voulait contredire sa thèse et montrer que la publicité fait l’éloge de la virilité : preuve que le double langage fonctionne et que le vrai message est bien caché. 2. Incident pittoresque : dans une classe où se trouvaient des filles de dix-huit ans, à qui l’on proposait cet exercice de décryptage, certaines ont dit : « Je voudrais bien avoir un type comme ça dans mon lit ! » A quoi leur professeur répondit : « Ce n’est tout de même pas à moi, mesdemoiselles, de vous apprendre ce que c’est qu’un homme ! » 3. Des éléments importants de l’analyse ont été trouvés par des proches de l’auteur : preuve qu’il ne s’agit pas d’une interprétation subjective, individuelle, arbitraire.

Extrait (amélioré) de Richesse, profit et spéculation - Pages 25 à 26 et supplément

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