Plotin aujourd'hui
Plotin ou l'enchantement du monde?
2001 • 159 pages

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Extraits: Contre la philosophie suivi de Pour la philosophie et pour la démocratie

Voici, par exemple, ce qu'écrit mon distingué collègue Maurice Maschino dans son dernier livre Oubliez les philosophes : « J'espérais, dans ma jeunesse, que la philosophie me permettrait d'accéder à quelques vérités fondamentales : elle en est incapable. Quand ma foi vacilla, je pensai qu'elle m'aiderait, du moins, à poser correctement quelques questions essentielles (sur le sens de la vie, de la mort, sur l'histoire, le bonheur) : il n'en est rien. [...] Il n'est pas de philosophe qui ne s'estime d'une autre qualité que le commun des mortels, même s'il feint l'humilité. Il est celui qui sait, qui sait plus, mieux et autrement, sa pensée survole le monde et le domine, quand les autres s'y engluent et s'y perdent, il est le grand explicateur, le grand concepteur… Ce qui est une façon de se prendre pour le Créateur et de signer son délire. L'idée même de construire un système total, de parvenir à une saisie pleine et entière de l'être, d'expliquer d'un même élan et d'englober dans une même aperception toutes ses manifestations, cette idée-là est une idée de fou. L'idée d'un homme qui se prend pour Dieu. Comme, dans les asiles, d'autres se prennent pour Napoléon ou Genghis Kahn. [...] Totaliser : à quelque niveau qu'il se manifeste, ce projet n'est pas seulement fou, il est dangereux : dans son principe même, il est totalitaire. [...] La philosophie n'a aucun pouvoir, elle ne donne pas de recettes, elle ne fait pas d'un angoissé un homme serein, d'un dépressif un être joyeux, d'un obsessionnel un décontracté, d'un homme moyennement vicieux un parangon de vertu, et l'on ne découvre pas le bonheur en s'abîmant dans la lecture de l'Ethique ou de la Phénoménologie de l'Esprit. La philosophie ne rend pas meilleur, comme elle est impuissante à vaincre le malheur. »

 

2e texte: Pour la philosophie et pour la démocratie

Cette étude de Plotin aujourd'hui, publiée en 2001, était destinée à trouver chez cet auteur une boussole pour l'homme d'aujourd'hui. En effet, s'il est un endroit où l'on pouvait espérer rencontrer l'absolu, l'étoile fixe, l'Etoile Polaire, c'était bien dans les Ennéades, car Plotin – j'espère que cette étude l'a montré – est bien l'auteur le plus cohérent, le plus profond, le plus réaliste aussi. Or, cette recherche, on vient de le voir, débouche sur un échec. Mais il est des échecs qui sont fructueux, et c'est le cas de cette étude, comme je m'en aperçois un an après, en 2002, et comme je vais l'expliquer. Voici d'abord trois exemples d'échecs qui furent source de renouveau.

1. La tentative de démontrer le cinquième postulat d'Euclide en montrant que sa négation entraînait des conséquences absurdes a été un échec et, tout au contraire, la négation de ce postulat a été à l'origine des géométries non-euclidiennes. 2. Les expérimentateurs ont échoué à suivre d'une manière continue le trajet d'un électron dans la chambre de Wilson, où l'on n'obtenait que des impacts discontinus. Cet échec a amené Heisenberg à renoncer à affirmer l'existence de cet électron entre les points d'impact, et à les enregistrer seulement dans des matrices de nombres, ce qui a engendré la mécanique quantique. 3. Les physiciens Einstein, Podolski, Rosen ont suggéré une expérience destinée à montrer la contradiction interne de la mécanique quantique : en admettant celle-ci, deux particules initialement en corrélation seraient ensuite informées instantanément d'une perturbation subie par l'une d'entre elles, ce qui est contraire au principe de la relativité selon lequel aucune influence ne peut se transmettre plus vite que la lumière. Or, cinquante ans plus tard, le physicien Aspect, dans le laboratoire de Bernard d'Espagnat, a réalisé l'expérience du siècle, montrant tout au contraire la non-séparabilité de deux particules initialement en corrélation et qui le restent ensuite, quels que soient le temps et l'espace qui les séparent, et cette expérience est certainement à l'origine de grands bouleversements dans la physique des années à venir.

De la même manière, la tentative de Plotin pour définir le bien et le mal, dans le texte si profond des 47e et 48e traités (Ennéade III, 2 et 3, examinée ici au chapitre 5) a débouché, selon mon étude, sur un échec. Dans le cas particulier de la propriété, mon essai pour définir ce droit (ici, pages 16 à 18) m'a amené à conclure que c'est bien un droit de l'homme, mais précaire et discutable et non absolu, et limité à la maison de l'homme, c'est-à-dire à l'environnement sur lequel il a une action, et dans lequel il est plus impliqué que son voisin. Cela éloigne certes du platonisme et de la tentative de fonder un ordre humain sur le modèle d'un ordre divin immuable. On se rapprocherait plutôt du pragmatisme anglo-saxon, sauf que des penseurs comme Hume ou Locke ont tendance à fonder le droit sur un autre absolu : l'usage, la coutume, c'est-à-dire finalement sur le droit du premier occupant et sur l'opinion des bien-pensants. On ne peut pas davantage fonder le droit sur la force, car, ainsi que l'a montré Rousseau, ce que la force a fait, la force peut le défaire, il suffirait que les dupes renoncent à être dupées par les fripons!

Que les juristes renoncent donc à chercher un fondement absolu du droit : il n'y en a pas ! Il faut s'y résoudre: nul n'a une vérité absolue. Et c'est le fondement de la démocratie. Le système opposé, le fascisme, trouve son origine chez Platon, même si le mot lui-même a été inventé au XXe siècle. Le philosophe-roi a accès à une vérité supérieure, au nom de laquelle il peut diriger, par l'intermédiaire d'une caste guerrière et policière, une masse amorphe incapable de se conduire toute seule. Ce personnage revit au XXe siècle sous les appellations de Führer, Père du peuple, Grand Timonier, Conducator, etc. Au contraire, depuis la révolution copernicienne de Kant (voir ici le texte Kant fondement de la démocratie, Hegel, fondement du totalitarisme, extrait de La Richesse, pages 40, 41, 78), l'homme est comme un satellite qui tourne autour d'un astre central sans jamais en épuiser, par la connaissance, la richesse insondable. (Cette révolution qui consiste à placer la chose et non l'homme au centre de référence est exprimée par exemple par l'écrivain moderne Louis-Ferdinand Céline, en réponse à une journaliste de L'express qui lui demandait, en juin 1957 : « Pour qui écrivez-vous ? » : « Je n'écris pas pour quelqu'un. C'est la dernière des choses, s'abaisser à ça. On écrit pour la chose en elle-même. »)

Chacun d'entre nous aperçoit donc une portion du réel, selon son point de vue. Par exemple, des élèves et leur professeur vivent dans le même milieu mais ne participent pas aux mêmes discussions, aux mêmes expériences, à la même place. Ils auront, sur la même réalité, des points de vue, des avis différents, divergents même, quoique bien fondés et complémentaires. Ce n'est pas une question d'intelligence. D'ailleurs celle-ci est multiforme : c'est ainsi que le grand physicien Joliot-Curie, approuvé par Langevin, commettait cette bourde énorme : « Staline est le plus grand savant de tous les temps ! Et Lévi-Strauss disait, avec juste raison : « Oui, je vais voter, mais mon vote ne vaut pas plus que celui de ma concierge! »

Cette étude Plotin aujourd'hui a donc le mérite de montrer l'échec de la tentative de Plotin, sans doute la plus rationnelle et la plus approfondie qui ait jamais été faite, de toucher l'absolu et de s'en rassasier. Elle entraîne le rejet de tous les fanatismes, quels qu'ils soient, y compris celui des droits de l'homme, de la dictature du prolétariat, du scientisme, de la technocratie, et même le fanatisme de la raison. Au contraire, elle prône la discussion, le bricolage d'un accord entre les hommes, l'agrément de chacun, et l'autocritique, la rigueur morale et intellectuelle, l'humilité. Dieu, s'il existe, ou sinon la force imbécile qui nous a engendrés, nous a mis dans une situation individuelle suffisamment précaire pour que nous n'ajoutions pas à notre propre malheur notre méchanceté individuelle (de mé-chéant, celui qui n'est pas à sa place, qui empiète, par guerre et conquête). « Aide-toi, le Ciel t'aidera! »

 

Extrait de Plotin aujourd'hui - Page 158 et supplément

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