Plotin aujourd'hui
Plotin ou l'enchantement du monde?
2001 • 159 pages

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Extrait : Le mal, la danse et la liberté

De là, Plotin retrouve le problème du mal, c'est-à-dire de l'émergence, de l'existence d'une structure relativement indépendante de celle de l'univers: "Cet univers n'est pas seulement un animal unique, on voit aussi qu'il est plusieurs êtres. En tant qu'il est un, chaque être est conservé par l'ensemble, mais, en tant qu'il est multiple, ses parties, en concours l'une avec l'autre, se nuisent souvent par leurs différences. Chaque partie ne visant qu'à son propre avantage nuit aux autres parties. Elle s'en nourrit parce qu'elle a, à la fois, des ressemblances et des différences avec les autres, et parce qu'elle s'efforce par instinct naturel, de se conserver. Elle prend pour elle tout ce qu'elle peut s'approprier dans les autres. Elle détruit tout ce qui est contraire à sa nature, parce qu'elle a l'amour d'elle-même. En remplissant son rôle, elle est utile aux êtres capables de profiter de son action, mais elle détruit ou elle lèse ceux qui ne peuvent supporter l'impétuosité de cette action, comme on voit des plantes rôties par le passage du feu, ou de petits animaux emportés ou écrasés par la course des grands. De ces naissances ou de ces destructions, de ces changements en bien ou en mal se fait la vie de l'animal univers qui se poursuit sans obstacles et conformément à la nature. Chaque être ne peut pas vivre comme s'il était seul. Puisqu'il est une partie, il n'a pas sa fin en lui-même, mais dans le tout dont il est une partie, et puisque ses parties sont différentes, elles ne possèdent pas toujours leurs conditions propres de vie, qui résident dans la vie universelle. Rien ne peut être permanent, si l'univers doit être permanent, puisqu'il a sa permanence dans le mouvement." Dans l'une de mes lectures de Plotin, j'avais marqué le commentaire suivant: "Véritable solution au problème du mal" car je pensais que la guerre entre les êtres s'expliquait par leur individualité au sein du tout. Mais depuis que j'ai étudié les 47e et 48e traités, je pense que cette individualité même est un mystère que n'expliquent pas les lois connues de l'univers. Ce qui m'a fait basculer, c'est un argument précis de Plotin dans un domaine qui m'est familier, à savoir que les parties au sein du tout sont divergentes, voire dissonantes comme celles d'un chœur, d'une musique de Bach. Or, il s'agirait plutôt ici carrément de fausses notes, ou d'art moderne… 

D'ailleurs, Plotin revient, au chapitre suivant, à l'image de la danse: "Les choses qui sont subordonnées à la révolution universelle sont comme de nombreux choreutes associés pour une même danse. Dans les danses auxquelles nous assistons, on suit, à chaque mouvement du chœur, les modifications du chant des instruments [quel dommage que la musique grecque soit perdue!] qui, en dehors du chœur, servent à la danse, les flûtes, les voix des chanteurs, et autres instruments qui s'y rattachent, et l'on n'a pas à expliquer des choses aussi claires. Mais il n'est pas aussi facile de décrire le rôle particulier du danseur forcé de conformer ses mouvements à chaque figure. Ses membres accompagnent la danse, ils s'infléchissent, l'un se courbe, l'autre se détend. L'un travaille et l'autre se repose, selon la différence des figures. La volonté du danseur est toute fixée sur un but qui le dépasse. Son corps pâtit suivant la danse, lui obéit et la réalise tout entière. Un amateur peut dire d'avance que, à telle figure, tel membre s'élève, tel autre s'infléchit, un autre se dissimule, un autre s'abaisse, le danseur a la volonté de ne pas faire d'autres mouvements et, en faisant danser tout son corps, il donne nécessairement telle position à telle partie de son corps qui concourt à la danse."

Ici donc le danseur est décrit comme une marionnette. Mais au chapitre suivant, la liberté reparaît… dans une certaine mesure: "Nous abandonnons certes à l'influence de l'univers une partie de nous-mêmes, à savoir cette partie de nous-mêmes qui appartient au corps de l'univers, et comme nous ne croyons pas lui appartenir tout entier, cette influence se modère. Nous sommes comme de sages serviteurs qui obéissent à leurs maîtres en bien des choses, mais qui gardent une part de liberté [Mais alors cela ne vient pas de l'univers? On n'en sort pas !] C'est pourquoi leurs maîtres leur donnent des ordres moins rigoureux, parce qu'ils ne sont pas des esclaves et qu'ils ne sont pas tout entiers à autrui."
Plotin, Ennéade IV, 4e traité, ch. 32-34. Traduction Bréhier. Les belles lettres, 1927, 1964.

Extrait de Plotin aujourd'hui - Pages 115 à 116

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