Plotin aujourd'hui
Plotin ou l'enchantement du monde?
2001 • 159 pages

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Extrait : La mort est-elle un mal?

Cependant Plotin revient, au chapitre 15, au problème du mal, en des pages si belles que je voudrais les citer en entier… et je vais le faire! D'un point de vue non anthropocentrique, l'existence est un jeu, dont la justification est la beauté. "D'où vient la nécessité de la guerre implacable qui règne chez les animaux et chez les hommes? Si les animaux se dévorent les uns les autres, c'est un indispensable échange entre des êtres qui d'ailleurs, même si on ne les tuait pas, ne pourraient durer éternellement. Si, au temps où ils doivent quitter la vie, leur mort peut être utile à d'autres animaux, pourquoi déprécier cet avantage? Qu'a-t-on à dire si être dévoré c'est naître sous une autre forme? Ainsi l'acteur [en grec hypo-critès: un beau mot, composé de juge, exégète et en dessous; c'est celui qui parle en dessous, l'interprète, l'acteur (en latin per-sona le masque de l'acteur, à travers lequel passe le son de la voix) et enfin, mot à mot, l'hypocrite!] Ainsi l'acteur, tué sur la scène, change de costume et reparaît dans un autre rôle. [De même Sisamnès et ses bourreaux, vus par le peintre David, sont un et le même. Les rôles sont interchangeables. Du coup, le mal est encore plus insaisissable, puisqu'il s'exerce exclusivement sur soi-même, par on ne sait quel détraquement ou nécessité naturelle.] Il n'est pas mort réellement. Si donc la mort consiste à changer de corps, comme l'acteur change de costume, ou bien quelquefois à quitter tout corps, comme un acteur qui sort définitivement du théâtre pour ne plus jamais reparaître sur la scène, qu'a de terrible ce changement des animaux les uns dans les autres? Cela ne vaut-il pas beaucoup mieux pour eux que de n'être pas nés du tout? [Bonne question! Ma réponse est affirmative.] Privés eux-mêmes de la vie, ils ne pourraient entretenir celle des autres. Mais en réalité il y a dans l'univers une vie multipliée qui produit tous les êtres dans leurs formes variées et ne se lasse pas de toujours produire ces jouets beaux et gracieux que sont les êtres vivants." Cette page aurait pu être écrite par Héraclite. Peut-être l'a-t-elle été en effet. "D'autre part, si les hommes s'arment les uns contre les autres, rappelons-nous qu'ils sont mortels. Ces combats en bon ordre, qui ressemblent à des danses pyrrhiques, nous montrent que les grandes affaires des hommes ne sont que des jeux."
Plotin, Ennéade III, 2e traité, ch. 15. Traduction Bréhier. Les belles lettres, 1925, 1963.

Extrait de Plotin aujourd'hui - Pages 76 à 77

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