Plotin aujourd'hui
Plotin ou l'enchantement du monde?
2001 • 159 pages

<··· Retour

Extrait : Analogie entre Brueghel et Plotin

Brueghel l'Ancien, comme Plotin, corrige, par la construction du tableau, notre perception pauvre et partielle, restitue à la lumière sa force originelle et révèle que ce monde est un miracle.

Une dernière observation doit être faite à propos de ce traité. Bien que Plotin n'aborde pas ici explicitement le thème esthétique, on ne peut manquer de remarquer que ce qu'il dit sur la lumière, avec les correctifs que nous y avons apportés, est parfaitement applicable à l'œuvre d'art, et plus particulièrement au tableau de Brueghel l'Ancien La journée sombre. Dans une étude antérieure, j'avais noté que La journée sombre est "un poème [c'est-à-dire au sens grec une construction] sur l'origine et le transport de la lumière. [...] Le tableau restitue à la lumière sa force originelle, sa puissance propre [affaiblie dans la perception naturelle et ordinaire]. La lumière émane de chaque région de l'œuvre [c'est-à-dire qu'elle est partout en même temps], comme de la source inépuisable de Plotin, au lieu d'être reçue du dehors du tableau." Rappelons maintenant l'essentiel du texte de Plotin cité ici page 7 et appliquons-le au tableau de Brueghel, pour savoir d'où vient sa magie et sa fascination. Si vous considérez attentivement la répartition de la lumière dans La journée sombre, "vous ne pourrez plus vous appuyer sur le souvenir du point où elle était située antérieurement, pour dire d'où elle vient et où elle est ; vous ne le direz plus; vous serez là-dessus dans l'incertitude et vous y verrez un miracle; vous voyez la lumière à la fois en ce point de la sphère et en cet autre. [...] Cette lumière n'aurait pas de point de départ; on ne pourrait dire d'où elle vient; il n'y aurait partout qu'une lumière unique sans commencement ni origine. [...] [Sinon] ce serait lui assigner un point de départ et lui donner un sujet [en grec to tinos einai le substrat, mot à mot : le être de quelque chose ou quelqu'un]. [...] Il reste donc que, si un être participe à la lumière, c'est par la puissance de l'univers, et c'est à la lumière toute entière." (Plotin, Ennéade VI, 4e traité, ch. 7 et 8. Traduction Bréhier. Les belles lettres, 1936, 1983)

Extrait de Plotin aujourd'hui - Pages 24 à 25

<··· Retour