Plotin aujourd'hui
Plotin ou l'enchantement du monde?
2001 • 159 pages

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Extrait : Définition de la violence

Exemple de définition d'un concept ou Idée: la violence est une force faisant effraction sur un être. C'est le sens unique de ce mot.


Attardons-nous encore sur le concept de violence, et d'abord sur sa définition. Définir, c'est délimiter, tracer la frontière entre ce qu'est un être et ce qu'il n'est pas. De même que la pierre de touche permet de reconnaître si un objet est en or ou non, de même la définition permet de savoir si un acte, par exemple, est violence ou non. La définition donne une caractéristique, indique ce qui appartient à tous les êtres d'une catégorie donnée (condition nécessaire) et seulement à eux (condition suffisante). Par exemple, la définition du cercle indique ce qui appartient à tous les cercles: être inscriptible dans un plan, et seulement à eux: avoir tous ses points équidistants d'un point fixe. Une définition s'opère obligatoirement en deux temps. Ainsi, la sphère obéit à la condition suffisante, mais non à la nécessaire, puisqu'elle n'est pas inscriptible dans un plan; le carré, à l'inverse, obéit à la condition nécessaire mais non à la suffisante. Si l'on trouve un seul exemple de cercle ou de violence ne répondant pas à l'une des deux conditions exigées, c'est que la définition est mauvaise et doit être améliorée. Ainsi, on définira la violence comme une force, symbolisée par une flèche , exercée contre un être, symbolisé par un rond . C'est la condition nécessaire. Tout acte de violence comporte l'agression, la contrainte d'une force à l'égard d'un être, mais toute force agressive n'est pas violence.

La condition suffisante, c'est que la force entame l'être, fasse effraction, qu'il y ait viol, pénétration, atteinte, selon le schéma . Un cas particulier de violence se présente lorsque l'effraction est telle que l'être est détruit. La définition de la violence est donc: une force faisant effraction sur un être. C'est une structure universelle, cosmique, qui subsisterait même si tous les cas connus de violence disparaissaient, de même que le Cercle subsisterait si tous les cercles réels disparaissaient. Il s'agit donc de l'Idée de la violence, c'est aussi le sens unique de ce mot, car tous les exemples de violence que l'on pourrait citer relèvent de cette définition.

L'utilité de la définition est de permettre le dialogue et de déceler éventuellement les mauvaises définitions, qui font du mal parce que si tout est violence, rien ne l'est particulièrement et l'on se prive ainsi des moyens de lutter contre elle. Soit, par exemple, cette définition d'un dictionnaire: "Il y a violence dès qu'un homme ne reçoit pas le respect qui lui est dû." Le RE-SPECT, c'est le REcul par lequel je me donne en SPECTacle l'être à l'égard duquel j'avais une relation contingente, de l'ordre du toucher. La formule du respect, c'est: "Ne me touchez pas!" Quand on cesse de respecter, on passe d'une relation intellectuelle, à une relation tactile, qui peut être immonde. Le manque de respect n'est donc pas encore de la violence, puisqu'il n'y a pas effraction. Ainsi, il y a de la différence entre taper familièrement sur le ventre d'une personnalité et lui envoyer un crochet qui la mettra au tapis! Un autre défaut de la citation ci-dessus est qu'elle n'est pas universelle, elle ne concerne pas la violence à l'égard des animaux, de la nature ou même des choses. Cette dernière porte un nom: le vandalisme. La violence à l'égard des choses peut facilement être condamnée à partir de Plotin: c'est parce qu'un objet, une table par exemple, comporte une structure, est un être, qu'en le détruisant, je détruis quelque chose de moi-même. Inversement, la contemplation de cet objet me renforce dans la notion que j'ai de mon être propre et m'aide à vivre.

Est-ce à dire que tout acte de violence doit être évité, comme le veut le bouddhisme? Non, la légitime défense peut amener un être à blesser ou détruire son agresseur avant que celui-ci ne l'atteigne. De même, dans le conflit universel, héraclitéen des forces, il est inévitable que des violences soient commises. Ainsi, peut-on empêcher la grenouille de happer la mouche qui ne l'attaque en rien? Non, mais elle a la sagesse naturelle de ne pas vouloir happer un bœuf! Par contre, l'homme doit se garder volontairement de la démesure, tout être doit éviter la démesure, la violence justement, se conserver, dans une certaine mesure, comme disait Aristote. Pourtant, insistera-t-on, comment l'Etre a-t-il permis que les êtres qu'il habite se fassent violence et guerre les uns aux autres? C'est le problème du mal. Le présent traité ne donne pas suffisamment d'éléments pour y répondre. En attendant d'étudier les 47e et 48e traités où ce problème sera examiné (ici, au chapitre 5), affirmons, en une théodicée, que Dieu n'est pas responsable du mal, mais l'Homme, qui se prend pour Dieu, comme la grenouille qui se prendrait pour un bœuf! A partir de là, l'homme dit: l'Etre, c'est mon être. Donc la mort, c'est-à-dire la suppression de l'être et de l'Etre, lui devient impensable, puisque l'on ne peut pas penser le non-être, et inconcevable aussi la concurrence que les êtres exercent les uns envers les autres. L'homme subit le mirage, le vertige du mal, parce qu'il n'est pas plotinien!

Extrait de Plotin aujourd'hui - Page 14 à 15

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