Plotin aujourd'hui
Plotin ou l'enchantement du monde?
2001 • 159 pages

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Extrait : Le véritable amour

Revenons pour terminer au chapitre inspiré du Banquet de Platon: "A prendre d'abord la passion que nous attribuons à l'amour, nul n'ignore qu'elle est la cause par laquelle naît dans les âmes l'idée de s'unir aux belles choses; et l'on sait que ce désir tantôt naît chez des hommes tempérants qui s'unissent à la beauté en elle-même, tantôt recherche une action fort laide. [S'agit-il de l'acte hétéro ou homosexuel?] […] En admettant qu'il y a dans les âmes, avant l'amour lui-même, une tendance vers la beauté, une connaissance du beau, une affinité avec lui et un sentiment irraisonné de cette parenté, on atteindrait, je crois, la véritable cause de la passion amoureuse. [C'est tout le thème de mon roman La Vierge aux cerises, inspiré à mon insu par Plotin!] Car la laideur est aussi contraire à la nature qu'à Dieu. La nature produit, son regard fixé sur le beau et sur la détermination qui se trouve dans la ligne du bien. L'indétermination est laide et elle se trouve dans la ligne du mal. […] Il serait absurde que la nature, qui aspire à produire de belles choses, voulût engendrer dans la laideur. Ceux qui sont portés à engendrer ici-bas se contentent de la beauté d'ici-bas, c'est-à-dire de celle qui se trouve dans les images et dans les corps. Ils ne possèdent pas cette beauté archétype, qui est pourtant la cause de leur amour pour les choses d'ici-bas. Quand, partant de cette beauté d'ici-bas, ils ont souvenir de celle d'en haut, ils ne se plaisent plus à l'une que parce qu'elle est l'image de l'autre. Mais quand ils n'ont pas ce souvenir, faute de comprendre leur passion, ils s'imaginent que la beauté d'ici-bas est la véritable beauté. […] Si l'on désire produire la beauté, c'est par indigence, c'est parce qu'on n'est pas satisfait et parce que l'on pense l'être en produisant la beauté et en engendrant dans la beauté. […] Donc les uns aiment les beaux corps, non pour s'unir à eux, mais parce qu'ils sont beaux; les autres éprouvent un amour auquel se mélange le désir de la femme, afin d'assurer la perpétuité de l'espèce. S'ils ne s'écartent pas de ce but, ils sont tempérants tout comme les premiers, mais les premiers leur sont supérieurs. Les uns vénèrent la beauté d'ici-bas et s'en contentent, les autres ont le souvenir de la beauté d'en haut sans dédaigner pourtant celle d'ici-bas, puisqu'elle est l'effet de l'autre et l'image où elle se joue. Et tous ceux-là approchent du beau sans honte, mais il en est d'autres que la beauté fait tomber dans la laideur. Ainsi, le désir du bien fait souvent tomber dans le mal. Tel est l'amour comme passion de l'âme."
Plotin, Ennéade III, 5e traité, ch. 1. Traduction Bréhier. Les belles lettres, 1925, 1963.

Extrait de Plotin aujourd'hui - Pages 142 à 143

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