La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : Le castor, le docteur Moreau

Ainsi, Bargemon déversait-il sa hargne tous azimuts. Il ne manquait jamais d'imagination pour décrire ses relations tragi-comiques avec son entourage, par exemple dans les deux apologues pédagogiques suivants. "Une fable d'Esope illustre mes rapports avec mes élèves: Le castor est un quadrupède qui vit dans les étangs. Ses parties honteuses servent, dit-on, à guérir certaines maladies. Aussi, quand on le découvre et qu'on le poursuit pour les lui couper, comme il sait pourquoi on le poursuit, il fuit jusqu'à une certaine distance, et il use de la vitesse de ses pieds pour se conserver intact. Mais quand il se voit en prise, il se coupe les parties, les jette, et sauve ainsi sa vie. Le castor, c'est évidemment moi. Ceux qui le poursuivent sont mes élèves. Les parties honteuses sont ma faculté créatrice. Par un malentendu regrettable, les élèves croient que cette faculté, en tant que savoir, peut les guérir de la maladie du chômage, en leur permettant de passer le baccalauréat. Pour éviter la castration intellectuelle qu'est l'enseignement (ne serait-ce que sous forme de perte de temps), je suis obligé souvent, trop souvent d'accepter la prostitution, la castration intellectuelle. Mais je crains fort que ce dont ils me privent ne leur profite guère à eux."

Autre bonne histoire, tirée de L'île du docteur Moreau de H.G. Wells. "Le docteur Moreau est un biologiste cruel, retiré dans une île déserte du Pacifique, qui transforme par vivisection des bêtes féroces en hommes. Pour parfaire son œuvre, il apprend à ces bêtes humaines, grâce à son fouet, un rudiment de code moral, de culture. Mais un jour, elles se révoltent et, avançant sur un front impressionnant, elles obligent le docteur Moreau à reculer jusqu'à la grille de sa villa, "la maison de la souffrance", et avant qu'il ait pu ouvrir la serrure, elles le mettent en pièces. Le docteur Moreau, c'est moi dans mon entreprise insensée de sortir mes élèves de l'animalité primitive, par l'éducation, contraint il est vrai par un système plus fou que moi. Et si je persiste, voilà le résultat à prévoir et le sort qui m'attend! Un détail important est encore à signaler. A la fin du roman, après la mort du docteur Moreau, son hôte enfin libéré revient à Londres et là, il lui semble qu'il n'a pas quitté l'île et qu'il discerne dans les paisibles promeneurs la nature porcine, féline, ou bien ovine ou bovine, ou encore la trace mal dissimulée de la louve ou de la hyène! Eh bien, moi aussi, j'ai souvent l'impression que je n'ai pas quitté l'île du docteur Moreau, ou plutôt que j'y suis né, et quand j'y pense, j'en attrape des sueurs froides!"

Extrait de La vierge aux cerises - Page 324

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