La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : Philosophes et savants

Grâce à ces réunions, le petit professeur adjoint put enfin transgresser l'interdiction platonicienne: "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre", pénétrer dans le temple de la Science… et guérir de ses propres illusions concernant ses prêtres et servants. Il s'aperçut que les scientifiques, les "savants" comme il les appelait, étaient des hommes comme les autres, plutôt sympathiques, plus curieux intellectuellement que la moyenne, mais des hommes avec leurs petitesses. Tel petit jeune homme arrivé à moto, le casque à la main, tout ébouriffé était un très fort mathématicien, et l'invité s'attendait plutôt à le voir descendre du char de la Science, avec une petite auréole dorée autour de la tête marquant sa distinction. On apprenait encore que tel autre, dolent, genre étudiant attardé, avec de jolis tricots faits main était spécialiste de la relativité générale. On faisait connaissance d'un petit homme propret, élégant, très classique, courtois mais un peu distant, dont on apprenait qu'il était le meilleur spécialiste français de la mécanique quantique. Du côté des "philosophes", à part Bargemon, sa petite amie et Fonsac, on voyait le grand ami de celui-ci, un agrégé de philosophie, qui devint interne, spécialisé en psychiatrie et qui voulait maintenant être avocat. C'était un grand bourgeois, toujours entouré de femmes, fils de boutiquiers parisiens de luxe, et il dirigeait sur Bargemon un regard que celui-ci connaissait bien: au-delà de ce que vous pouviez dire et qui n'avait pas grande importance, le docteur Laorte, puisque tel était son nom, semblait toujours chercher à déceler le délire qui vous animait et vous faisait prononcer de telles inepties !

[…]

Un autre souvenir de ces sages et folles randonnées à Paris avait pour cadre une table ronde dans une salle austère mais bien éclairée de l'université. Un exposé particulièrement ardu sur la non-séparabilité avait lieu ce jour-là. Barbara et son compagnon pénétrèrent dans la salle. Celui-ci eut l'impression qu'une onde de choc accompagnait leur mouvement. Le jeune mathématicien placé à table en face d'eux parut décontenancé, subissant une attaque, une offense. La beauté de Barbara était une agression visuelle. Elle avait ses épaules larges, son visage d'ange, ses longs cheveux sur les épaules. Elle formait contrepoint ou contresens avec l'austère exposé physique. Le malheureux mathématicien qui écoutait sagement jusque-là n'en pouvait mais, terrassé sur sa chaise, choqué, amoindri… ou du moins c'est ce qui parut à l'heureux amant, qui d'habitude était de l'autre côté de la table, dans la situation de l'admirateur frustré qui n'a même pas le droit de faire savoir qu'il admire!

Extrait de La vierge aux cerises - Pages 216 et 217

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