La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : Erotisme, poésie et écologie profonde : le Cantique des cantiques

C'est à cette époque qu'ils écoutèrent l'enregistrement d'une émission dominicale à la radio, consacrée au Cantique des cantiques. Le présentateur s'exprimait ainsi: "Je n'ai jamais vu un tel émerveillement du divin. Au cœur de l'amour sensuel, il y a l'amour étemel. On retrouve cela chez Ronsard. Ce couple qui se célèbre est un reflet de l'amour de Dieu. C'est comme si toutes les générations étaient télescopées, sans chronologie, sans mort." Puis venaient des passages du célèbre cantique: "L'époux. Que de charmes dans ton amour, ma sœur épouse! Combien ton amour est meilleur que le vin! Tes lèvres distillent le miel, il y a sous ta langue du miel et du lait. L'odeur de tes vêtements est comme l'odeur de l'encens et l'odeur de tes parfums surpasse tous les aromates. Tu es un jardin clos, ma sœur épouse, une source fermée, une fontaine scellée. Tes canaux arrosent un jardin de grenadiers, de troènes et de roses; jardin de nard, de safran et de cannelle, et de tous les arbres à encens, de myrrhe, d'aloès et de cinname, ainsi que des meilleurs baumiers. Fontaine jaillissante, source d'eaux vives qui coulent du Liban. Lève-toi, aquilon; accours, autan, souffle sur mon jardin, que les baumiers exsudent! L'épouse. Qu'il vienne, mon bien-aimé à son jardin, et qu'il mange de ses fruits succulents. L'époux. Je suis venu à mon jardin, ma sœur, je recueille ma myrrhe et mon baume. Je mange mon rayon et mon miel, je bois mon vin et mon lait."

"L'épouse. Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troène dans les vignes d'Engaddi. L'époux. Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes. L'épouse. Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es charmant! Notre pavillon est tout verdoyant. L'époux. Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos solives de cyprès. Je ne suis qu'un narcisse de la plaine, un lis des vallées. L'époux. Comme un lis parmi les épines, telle ma bien-aimée parmi les jeunes filles. L'épouse. Comme un pommier parmi les arbres de la forêt, tel mon bien-aimé parmi les jeunes hommes. A son ombre, selon mon désir, je me suis assise, et son fruit est doux à mon palais. L'époux. Voici l'hiver passé, la pluie a cessé, elle a disparu. Les fleurs se montrent sur la terre, la voix de la tourterelle se fait entendre. Le figuier donne ses boutons de figue, la vigne exhale son parfum. Lève-toi, ma bien-aimée, ma toute belle, et viens. Ma colombe, qui te poses dans les fentes du rocher, dans le creux de la paroi escarpée, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et charmant ton visage. L'épouse. J'ai saisi celui que mon coeur aime et ne l'ai point lâché, que je ne l'ai conduit dans la maison de ma mère, dans l'appartement de celle qui m'a donné le jour. Il a sa main gauche sous ma tête et sa droite me tient embrassée. L'époux. Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle! Détourne de moi tes yeux car ils me fascinent. Ta chevelure est comme un troupeau de chèvres dévalant des monts de Galaad. Tes dents sont comme un troupeau de brebis qui remontent du lavoir, elles vont toutes par paires, sans qu'aucune ne manque. Tes lèvres sont comme un fil de pourpre et charmante est ta parole. Tes joues sont comme des moitiés de grenade à travers ton voile. Tes deux seins sont comme les faons jumeaux d'une gazelle. Avant que le jour ne fraîchisse et que ne fuient les ombres, je me rendrai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l'encens. Quelle est celle qui monte comme l'aurore, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, imposante comme des bataillons? L'épouse. Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé et de mes mains a dégoutté la myrrhe, de mes doigts la myrrhe exquise, sur le loquet de la serrure."

"L'épouse. Mon bien-aimé est frais et vermeil, il se distingue entre mille. Ses bras sont des cylindres d'or, garnis de pierre de Tharsis. Sa poitrine est une masse d'ivoire couverte de saphirs. Ses jambes sont des colonnes d'albâtre posées sur des bases d'or. Son aspect est celui des arbres du Liban, il est superbe comme les cèdres. Le choeur. Les colonnes de tes jambes sont des anneaux ouvrés par les mains d'un orfèvre. Ton ombilic est un cratère arrondi où le vin ne manque pas. Ton abdomen est un monceau de blé bordé de lis. Ton cou est comme une tour d'ivoire, ta tête se dresse comme le Carmel. Tes yeux sont comme les piscines d'Hésébon. Ton nez est comme la tour du Liban. Les cheveux de la tête sont comme la pourpre: un roi est pris à leurs tresses. L'époux. Que tu es belle, que tu es charmante, ma bien-aimée, fille délicieuse! Ta haute taille ressemble au palmier et tes seins à des grappes. J'ai dit: je monterai au palmier, j'en saisirai les régimes. Tes seins seront pour moi comme des grappes, ton haleine comme des pommes. Ta parole est comme un vin exquis pour ma bouche coulant sur mes lèvres et mes dents. L'épouse. Allons, mon bien-aimé, sortons à la campagne, passons la nuit dans les vergers. De bon matin, dans les vergers, nous verrons si la vigne bourgeonne, si ses grappes de fleurs s'entrouvrent, si les grenadiers fleurissent! Les mandragores ont exhalé leur parfum, nous avons à notre porte toutes sortes de fruits exquis. Les fruits nouveaux comme les anciens, mon bien-aimé, je les tiens en réserve pour toi. Car l'amour est insatiable comme la mort, son ardeur inassouvie comme le schéol; ses traits sont comme des traits de feu et ses flammes, des flammes de Yahweh. Les grandes eaux ne sauraient l'éteindre, ni les fleuves l'emporter. Qui voudrait l'acheter au prix de tous ses biens de famille, en serait pour sa honte."

Extrait de La vierge aux cerises - Pages 297 à 298

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