La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : L'entente charnelle: modernes Tristan et Yseult!

Cependant, le destin leur octroyait un répit et les amants se livraient à leurs jeux poétiques et érotiques, dans l'espoir de le conjurer. Un jour, du temps où ils n'avaient pas leur studio, il la rencontra sur le trottoir devant chez elle et elle lui apprit que ses parents venaient de partir faire des courses. Le coeur battant et sans autre discours, ils montèrent dans sa chambre et il tira un coup sauvagement avec elle, comme il aurait tiré un coup de pistolet, et il la regardait se crisper de douleur parce qu'elle était transpercée, puis se tordre de plaisir sous ses yeux, en souriant aux anges comme si elle voyait le bon Dieu. D'autres fois, ils rentraient tard et elle l'invitait dans sa chambre à un voyage au bout de la nuit. Il ne fallait absolument pas réveiller le père qui se levait très tôt et dont ils n'étaient séparés que par une mince cloison, ni allumer la lumière. Alors, leur union était un rapprochement dans l'ombre, l'étouffement obscur d'une bête prise au nid et dont il recueillait le dernier souffle en un râle, au moment où elle s'abandonne. Plus tard, quand il eut ses entrées chez les parents, profitant de ce qu'ils parlaient avec des gens dans le salon, les amants se livraient à leurs ébats. Soudain fit irruption une fillette qui ne savait pas qu'il fallait frapper avant d'entrer chez une jeune fille, surtout si elle parle avec un monsieur. Les amants effectivement étaient en train de converser, mais si elle était entrée quelques secondes plus tôt, elle aurait vu un spectacle inqualifiable. Elle aurait contemplé une scène d'esclavage, cachée sous l'innocence quotidienne: Barbara assise et soumise, prodiguant sans se révolter des "soins immondes" à son amant debout, lequel l'obligeait, en maître, à se nourrir de ses sécrétions et excrétions.

En cet An II et en son intimité, l'amant marié demandait à sa jeune maîtresse ce qu'elle lui refusait jusque-là, le plus humiliant, le plus révoltant pour une femme. Il voulait non seulement qu'elle prenne son sexe dans sa jolie bouche menue, si bien dessinée, mais encore l'obliger à garder sa semence, qu'elle l'absorbe, que celle-ci disparaisse en elle. Il voulait la baiser dans la bouche et savoir que son sperme diffusait en elle, comme les dendrites de l'arbre, en se ramifiant, occupaient tout l'espace circulaire. Il voulait être non seulement dans son sexe, mais dans tout son être dont il deviendrait la substance, et manifester ainsi "la force cachée dans les membres des hommes[et que] s'accomplissent les pensées des amants et l'oeuvre enlaçante du désir [...] se mouvant en cercle à travers le tout [de son amante]." Un jour, comme il était depuis longtemps en elle, il se laissa aller par surprise, et la pauvre enfant pleura. Elle aurait presque appelé sa maman. Elle était souillée, humiliée, bousculée par ce torrent boueux, et trompée parce qu'elle ne l'avait pas permis. Il paraît que celui-ci est extrêmement amer et d'un goût abominable. Or, vers la fin de l'An II et en l'An III, elle le suça complètement plusieurs fois. C'était toujours dans un coin isolé (quoiqu'une fois, dans un chemin creux, un tracteur ronronnait non loin de là). L'amant l'obligeait, la contraignait en enfouissant sa main dans la masse de cheveux blonds et en pesant sur sa tête.

Mais un jour, il eut la joie suprême de la voir faire, de la voir en pleine activité féminine. Elle ne se cachait plus, elle se passionnait à sa tâche. Elle faisait venir avec une merveilleuse dextérité, avec une facilité innée, le tréfonds de son amant. Elle se faisait baiser la bouche. Elle se faisait baiser la gueule. Puis l'amant se sentit basculer en sa maîtresse. Ils se vidaient l'un en l'autre comme des vases communicants. Un fleuve souterrain s'engouffrait dans des grottes obscures, comme à Bramabiau où la rivière le Bonheur, au nom prédestiné, se perd dans un champ et reparaît cinq cents mètres plus loin dans une énorme faille, mais l'amant ne connaîtrait jamais personnellement ce nouveau pays. Cependant, la jeune fille épongeait sa substance comme un champ asséché, et elle osait montrer à son amant cet incompréhensible désir féminin qui jouit d'être humilié, bousculé, violé. Mais, une fois épuisé et anéanti, l'amant eut une réaction imprévue. Il était submergé par la honte, presque le remords. Il avait conscience de faire violence à la jeune fille qu'il adorait, de l'amener et de l'obliger à une tâche ignoble, mais surtout il éprouvait de la pudeur, cette pudeur que les femmes doivent ressentir quand elles se donnent en 69! Barbara le connaissait maintenant par le fond inavouable de son être. Il lui révélait sa nature bestiale, inhumaine. Elle savait maintenant que ce n'était pas le poétique nectar des dieux qu'il avait en lui, mais que le fond de son être était une substance immonde, écoeurante, à vomir et qu'il l'avait contrainte à l'absorber et à s'en empoisonner et s'en intoxiquer. N'allait-elle pas maintenant rompre avec un être aussi abject?

L'amant aimait donc toutes les situations, tous les mondes clos où elle était à sa merci. Ainsi une fois, ils s'engagèrent dans une impasse qui donnait sur un chantier désaffecté et il s'émerveilla encore du plaisir qu'elle avait à être coincée et de sa reconnaissance quand il la violait. Mais la situation qui resta en leur mémoire parmi toutes, parce qu'elle alliait intimement érotique et poétique, fut la scène d'amour à trois, où participa le monstre automobile, le troisième ou le quatrième personnage de cette histoire. Ce jour-là, le monstre, véritable ogre des temps modernes, se transforma non en auditorium mais en érotorium mobile. Ce que l'amant adorait, c'est quand la jeune fille trop rarement ouvrait son pantalon de ses longs doigts, le caressait à l'intérieur et le suçait pendant qu'il conduisait. Cela se passait avec la complicité du monstre, qui cependant "ne cherchait qu'à nuire et qu'il fallait surveiller de très près", pour qu'il n'en profite pas pour enfermer les amants dans son cercueil de tôle! (Si un jour vous avez croisé Bargemon en voiture et que vous lui avez trouvé un air bizarre ou exalté, c'est peut-être parce qu'il écoutait un air de Bach, le compositeur populaire, comme il a été dit plus haut, mais peut-être aussi parce qu'il était l'objet des soins particuliers décrits ci-dessus!)

Ils étaient donc à Puyfol où ils firent leur première promenade, quand il la vouvoyait encore. Elle cherchait une vieille maison à louer pour passer les vacances. Une averse copieuse et durable, un vrai déluge se mit à tomber. Tous les autres bruits étaient éteints et il faisait nuit ou très obscur. Le reste du monde n'existait plus ou n'existait pas encore. Il ne se manifestait que par le clinamen infini des atomes frappant la paroi de l'œuf primordial. Leur union, nécessaire sans doute pour que le déluge cesse et qu'un nouveau monde renaisse, était rendue malaisée par les arêtes osseuses quoique capitonnées du monstre antédiluvien qui était devenu la prothèse indispensable des amours de cette race humaine exténuée. Pourtant, après une phase de réticence et de résistance où les amants se heurtaient aux banquettes, au volant, au toit sans réussir à se joindre, le monstre, par un revirement inexplicable, se mit à favoriser cette union qu'il ne pouvait empêcher. Il appuyait dans le dos des amants, gauchement et rudement, avec ses espèces de doigts capitonnés. Il les coinçait, les immobilisait l'un à l'intérieur de l'autre, comme un enfant cruel qui capturerait des mouches et les forcerait à un coït mortel. Après avoir trouvé leur point de jonction, les amants étaient écrasés au sein du monstre l'un contre l'autre, bloqués, ankylosés, enculés, harassés, éclaboussés, poisseux, enduits de leur substance commune. Ce qu'ils n'arrivaient pas à faire à l'extérieur, car chacun sait les efforts désespérés et relativement infructueux des amants pour s'enfoncer l'un dans l'autre, était ici obligatoire. On les contraignait à s'étreindre jusqu'à la douleur, toute honte bue, puisqu'ils n'étaient plus responsables et étaient pris en charge par une volonté supérieure. Après s'être déshabillée toute nue, la jeune fille lui laissait "sonder le cœur et les reins". Elle écartait ses jambes, s'ouvrait comme un livre pour qu'il lise son texte, et empoisonnait et empoissonnait son amant de ses sucs inavouables et maléfiques. Modernes Tristan et Yseult!

Mais après le déluge, la douche spermatique qui féconda sans doute l'œuf primordial, comme dans les tableaux de Jérôme Bosch ou les cosmogonies primitives, les amants sortaient de l'œuf. Ils mettaient le pied sur un nouveau monde, comme au sortir de la Machine à remonter le temps en l'an 843728 ou comme après La Guerre des mondes sur une autre planète. Ils étaient nus, comme il se doit au sortir de l'œuf. Ils s'habillaient pour la première fois, ils humaient un air plus vif et plus frais, leurs yeux perçaient une nuit plus transparente et plus maternelle que sur terre et, sans doute parce que la gravité était différente, leurs jambes étaient plus jeunes, alertes, ingambes, allègres et musicales, et la pesanteur n'était plus qu'un jeu. Après une métempsycose ou bien un Jugement dernier ou bien un accouchement du Frankenstein industriel, les amants renaissaient à une vie nouvelle en un monde neuf, avec un esprit et un corps d'enfant. Et le Journal portait témoignage de ce ravissement… et d'un brusque retour sur terre! "O merveille! Voyager avec une vraie jeune fille et la posséder. Elle ouvre ses jambes, dans la voiture. Tout son corps s'ajuste parfaitement au mien. La pluie nous isole du monde, nous protège, nous rafraîchit. C'est la jeunesse du monde et la vie luit, resplendit. Mon Dieu! Comme elle était femme, quelles formes dans mes deux mains, pleines, larges, caractérisées! La promiscuité, la féminité, presque l'animalité. Coincé à l'arrière de la voiture et jouissant de son corps, dans son corps. Enfin, la possession d'une jeune fille douce, l'accomplissement des temps anciens. Ce matin, au lycée, la parfaite clarté des choses, des êtres, des arbres, lavés de toute impureté. Hélas! une horde barbare envahit ma permanence!…"

Extrait de La vierge aux cerises - Pages 272 à 273

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