La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : Sonia-Barbara

Bargemon se remémorait l'une des innombrables scènes, la dernière en date, où il désira, impuissant, une jeune fille. Aujourd'hui, par un déclic inimaginable, cette histoire avortée allait avoir une suite. Il était en visite chez des amis qui les avaient invités à dîner, son épouse Jocelyne et lui. Quatre enfants ou demoiselles étaient présentes, l'une de dix-neuf ans, l'autre de dix, et deux de quinze et seize ans. Il fut attiré par Sonia qui avait quinze ans et le regardait doucement, à la dérobée. Il fut gentil et poli avec elle, et la soirée se termina agréablement, sans histoire. Mais il aurait voulu justement qu'il y ait une histoire, il avait le sentiment frustrant qu'il venait, une fois de plus, de faire les premiers pas dans un sentier merveilleux et qu'un mur invisible soudain lui barrait définitivement la route. Or, Sonia-Barbara, par un coup de baguette magique, qui ne se produit probablement pas même une fois dans une existence, avait dissous, volatilisé, anéanti ce mur et l'allée enchantée se déroulait réellement sous ses pas, à l'Orée du bois.

Sonia-Barbara s'est levée de table. Elle s'approche gentiment de lui, et vient s'asseoir familièrement sur un coin de sa chaise entre son épouse Jocelyne et lui, et en face de ses parents qui la regardent avec tendresse. Elle continue d'abord la conversation commencée: "Moi, j'aime bien la publicité, tu sais. Il y a quand même de jolies images et les histoires sont marrantes." Sonia s'approche encore de lui, elle joue avec sa fourchette, sur la table, puis avec un bouton de sa veste qu'elle a l'air d'arranger comme si c'était celui d'une poupée. "Tu es gentil, tu sais, susurre-t-elle d'une voix enfantine. Tu es grand; combien mesures-tu? Oh! tu as une dent plombée, là!" Elle s'approche encore et monte sur un de ses genoux. Il la soulève et l'installe. Il la fait sauter, sous les yeux attendris de ses parents, en chantonnant: "Au pas, camarade, au pas, camarade, au pas, au pas, au pas!… Au trot, au trot, au trot, au trot!…" Elle rit aux éclats d'une voix cristalline et passe ses bras autour de son cou en lui caressant un peu la nuque de sa main. Puis elle approche sa joue de la sienne et l'embrasse tendrement. Puis elle arrive jusqu'à un coin de lèvre qu'elle happe et embrasse doucement. Puis les lèvres de Sonia glissent doucement sur les siennes. Cependant, Sonia n'est plus une petite fille. Des seins ronds et déjà abondants se dessinent sous le chemisier et il les sent maintenant se blottir contre sa poitrine et se confier. Pendant qu'il la fait sauter, ses mains accusent l'échancrure bien marquée des hanches et heurtent ses reins cambrés. Sonia devient femme. Elle se lève comme à regret et demande poliment la permission d'aller se coucher. Elle va dire bonsoir et embrasse tout le monde sur les joues, y compris ses parents qui sont un peu nostalgiques et Jocelyne qui s'est éloignée et regarde la télévision. Puis Sonia revient vers lui, le prend par la main, le fait lever et l'emmène dans sa chambre.

Une fois qu'elle a soigneusement refermé la porte, Sonia Barbara lui montre l'une de ses poupées qu'elle est en train d'habiller. Elle range un jeu où une partie était commencée et sort un mouchoir soyeux de son armoire à linge. Elle ouvre sur lui ses grands yeux bleus de marbre et le fascine par la minéralité de ces deux pierres précieuses dans un visage de poupée. Mais Sonia Galatée s'anime comme une eau profonde sur laquelle un souffle d'air fait courir une ondulation. Elle a obtenu permission de la déesse de l'amour de recevoir la vie et elle se tourne vers son créateur, vers celui par qui elle sera femme, et l'appelle ardemment, désespérément. Comme la fleur qui reçoit l'insecte, elle déploie ses étoffes multicolores. Elle soulève un peu sa jupe en se déplaçant et laisse humer ses effluves d'herbe mouillée. Elle lui ouvre ses bras et ses lèvres. Il lui dit qu'elle est belle, que la vie est belle. Sonia donne ses yeux, qu'elle ouvre à deux battants, et s'abandonne pour qu'il pénètre en elle par le regard et la visite comme sa chose. Elle attire sa main sous son corsage de grande fille, il trouve ses seins nus et haut placés qui attendent et demandent sa caresse. Ils emplissent sa main, dont ils ont exactement la rondeur. Ils se gonflent comme une outre, ils promettent une nourriture abondante, faite justement pour lui. Sonia soulève son pull et lui met le sein dans la bouche. Cette toute jeune fille lui rappelle sa mère, elle veut le nourrir, le protéger, vivre seule à seul avec lui, l'un par l'autre. Malgré ses quinze ans, Sonia est maternelle, elle le caresse, le choie comme un poupon, elle est pleine de sollicitude comme envers sa poupée. Il retombe en enfance et oublie le monde, il se sent tout petit et rassuré.

Cependant, Sonia n'a pas fini sa mission, que lui a confiée Aphrodite. Elle le déshabille lentement, pleine de curiosité pour ce gros poupon que lui offre la déesse. Elle l'attire sur son lit de petite fille et s'y roule avec lui, elle fait bouillonner, fuser, exploser son adorateur. Puis elle prend son sexe mouillé dans sa bouche, sa merveilleuse bouche, si pure, aux lèvres charnues parfaitement dessinées. Elle incorpore la substance de son admirateur, sans nul dégoût, comme si elle lui était nécessaire, elle le délivre de ce qu'il produit et qui lui pèse, comme les mères oiseaux font pour leurs petits. Puis elle revient l'embrasser. Il sent dans cette merveilleuse bouche de petite fille qui lui dit: "Je t'aime" l'exhalaison de son sexe, et il se rend compte que cette beauté est celle d'un organe sexuel qu'il vient d'ensemencer. Mais Sonia Barbara veut lui faire connaître le tréfonds de sa féminité. Elle monte sur lui tout en embrassant son sexe et elle ouvre largement ses jambes au-dessus de sa bouche. Il en reçoit un choc, une révélation insoutenables. Entre ses jambes fluettes, longues, graciles, il découvre un très petit cul, très propre, très resserré, d'une toute jeune fille. A l'instant précis où il ose plonger ses lèvres dans les lèvres de la jeune fille, il se sent guéri de toute angoisse de vie, libre de toute destinée, il se laisse aller complètement au bonheur.

Ses lèvres sont une dentelle, une corolle très ouvragée ornant un vase profond et secret. Cette amphore contient un nectar, un breuvage des dieux qui rend immortels ceux qui en boivent. Sonia lui donne aussi ses doigts longs et frêles de poupée. Elle les laisse glisser entre leurs lèvres unies et les enfonce profondément tour à tour dans leurs bouches embrassées. Elle va chercher pour son aimé la nourriture de vie et la lui apporte, à cet assoiffé, à cet affamé, comme un oiseau emplit le bec de son petit. Elle sait d'instinct qu'il a faim, qu'il se meurt de solitude sans elle. Elle écarte ses lèvres. Une toute petite émeraude, d'un vert profond, brille à l'un de ses doigts. Son amant sait maintenant en quoi consiste le mystère féminin. Cette pierre précieuse, ce minéral, cette poussière d'étoile qui brille comme une Idée pure, d'un vert insondable, orne des doigts d'enfant, graciles et fragiles comme des baguettes de porcelaine. Ces doigts n'ont jamais fait autre chose que d'habiller des poupées et voilà que ce sont maintenant des doigts de mère, des mains qui attirent la tête de l'amant et le font boire à la source de vie. L'insecte aussi, quand il est fasciné par les couleurs fantastiques de la robe diaprée de la fleur, ne sait sans doute pas qu'il va s'enivrer de nectar au fond de la corolle. C'est la surprise de l'amour.

Maintenant, Sonia est toute gluante. Elle était d'abord un peu acide et amère, comme une trop jeune fille, puis royale, triomphante, conquérante comme un chef de guerre, et maintenant plus maternelle et feutrée. Lui se laisse engluer et nourrir, il passe sa langue sur leurs lèvres et lèche les doigts de Sonia, fasciné par l'émeraude, et ne laisse rien perdre de sa divine féminité. Il enfonce sa langue très loin dans sa douceur de miel ou d'ambroisie, il voudrait faire passer toute sa tête entre les jambes de Sonia, revenir dans ce havre dont il s'est échappé il y a quelques dizaines d'années pour courir à tous les vents sur toutes les mers. Cependant, la gentille petite Sonia l'attire de plus en plus entre ses jambes, elle l'embrasse étroitement, le malmène quelque peu et l'étouffe, elle l'oblige à se coller à elle, se frotte et s'exaspère. Sonia lui jouit dans la bouche. Elle pousse un cri de douleur que ses parents doivent entendre de leur chambre. Il est étonné de sentir un long jet liquide envahir et emplir sa bouche. Il ne savait pas qu'une femme, une si jeune fille pouvait produire aussi une semence. Il se sent fécondé, possédé, délivré de toute responsabilité et de lui-même. Comme une femme enceinte, il est désormais dominé, dirigé, habité par une autre présence qui monte du tréfonds de lui-même, à chaque fois qu'il respire. Il gardera ainsi Sonia présente en lui toute la nuit. Tout en se reposant dans ses bras, il étudie tout à loisir l'essence, la quintessence de la féminité, il connaît la divinité de Sonia, le souffle divin qui l'anime et respire en lui. Il a le sentiment de reconnaître, dans l'odeur du vagin de Sonia qui l'emplit et déborde de lui, qui le traverse et le baigne, l'odeur de sa mère, du fleuve Oubli dans lequel il s'est baigné avant sa naissance.

De son côté, Sonia lui fait de tendres aveux: "Je t'aime, mon amour, mon petit chéri. Je m'en suis rendu compte tout à l'heure, à table, pendant que tu disais du mal de la télévision. Pendant ton long discours, je t'ai reconnu au son de ta voix, à la musique de ta phrase, comme une chanson ancienne ou comme une personne qu'on n'a pas vue depuis très longtemps. Pendant que tu prononçais, en me regardant, tes vilaines paroles contre la télévision que j'aime, j'avais l'impression que tu t'adressais à moi en particulier et que tu me disais autre chose, que tu me récitais ces vers que tu aimes tant. Comment disent-ils déjà? Aide-moi:

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrte ou les saules tremblants,
Cette chanson d'amour qui toujours recommence?

Ou plutôt non, tu disais:

La connais-tu, Sonia, cette ancienne romance…

Et moi, j'ai répondu tout de suite: oui, je la connais, oui, je reconnais les indices que tu me donnes. Si je suis venue tout de suite sur tes genoux, c'est parce que je te connais depuis très, très longtemps. Tu es mon Père en quelque sorte, j'ai déjà sauté sur tes genoux, c'est toi qui m'as donné la vie. Il y a longtemps que je t'attendais, j'avais du chagrin de ne plus te revoir. L'été dernier, quand je suis devenue femme et que j'ai eu mes règles pour la première fois, j'ai voulu ardemment te connaître et te reconnaître. Maintenant, j'ai une grâce à te demander. Tu es mon Dieu, je t'aime et je t'adore. Rends-moi mère. Donne-moi la vie. Je veux être mère de toi, être ta mère, t'abriter, te conserver, te faire vivre, car tu sais bien que tu n'es rien sans moi, rien qu'une musique, une partition sans instrument. Viens, mon amour, prends-moi."

Sonia s'est mise à genoux et elle cache son visage. Ses hanches paraissent maintenant très larges, à cause de sa taille de guêpe, fluette, minuscule. Ses reins sont vraiment cambrés, car elle est à genoux, souple et enfantine, et sa taille touche presque le drap. Son adorateur revoit en un éclair le cirque de Navacelles, près des gorges du Tarn, énorme excavation ou entonnoir, traversée par une route de dix kilomètres d'un bord du plateau à l'autre, et au fond de laquelle coule une merveilleuse rivière qui forme des marmites d'eau froide, transparente et limpide. Il s'enfonce doucement, dur comme le fer, dans ce cul merveilleux et odorant de petite fille à la recherche d'une autre vie, à la recherche du temps perdu, en souvenir d'une autre vie. Mais Sonia le prend en charge. Elle passe son bras entre ses jambes miraculeusement fines sous la largeur des hanches. Il voit ces doigts graciles et élégants, où brille une émeraude, entourer presque complètement son sexe, remonter jusqu'à sa racine et la presser pour qu'elle produise. Il sent cette caresse étrangère et le mouvement cadencé, le rythme qu'elle lui impose. Sonia le fait entrer en elle et ressortir, aller et venir, elle l'incorpore. Elle semble l'oublier, elle se sert de lui. Il glisse en elle parfaitement, bien qu'elle soit très étroite, par une sorte de mouvement perpétuel, comme le véhicule qu'ils voyaient tout à l'heure, aux jumelles, s'enfoncer à travers la terre. Cependant, la tension monte encore, la fièvre s'installe. Sonia se cambre frénétiquement, elle demande absolument, elle exige, elle semble oublier son amant lui-même. De son côté, il se sent devenir agressif, ce sont des coups de butoir qu'il lui inflige, il l'insulterait presque. Enfin, Sonia obtient ce qu'elle demande ou plutôt ce que la déesse lui a commandé. Elle jouit en hurlant, cependant que la semence amère se déverse dans ses flancs. Cette fois, elle a dû réveiller toute la maison, les parents vont-ils intervenir pour voir ce qu'on fait à leur fille, et quelle torture on lui inflige?

Mais non, la Nuit est calme et maternelle. Un silence léger mais intense emplit la maison endormie. Après le spasme unificateur, le tremblement de terre initiatique, la déesse les laisse choir comme des masses inertes, privées de mouvement. Les amants s'endorment l'un dans l'autre, il est encore en elle, plein de son odeur de femme et la main sur ses jambes fines de fille. La Nuit les ensevelit comme en un tombeau, elle prépare une nouvelle Journée, une nouvelle naissance. Hypnos, le Sommeil aux liens de fer, maintient les amants dans une profonde inconscience, les abrutit, les fait régresser à la vie végétale ou minérale. Une puissante alchimie les baigne dans les effluves de la campagne environnante, les retrempe et les régénère après cette mort provisoire, et les fait renaître. Sur le petit matin, leurs deux corps se détectent et se rencontrent encore. Il tombe sur elle, sans un mot. La jeune fille écarte largement ses jambes, les redresse et les passe au-dessus de ses épaules. Ses mains à lui glissent sur sa taille et sur ses hanches, et enserrent ce vase énorme où fermente la vie. Il la pénètre profondément et l'ensemence encore. Dans quelques jours, on apprendra que Sonia est fécondée, qu'elle est enceinte. Elle attendra son temps dans la joie et le ravissement et accouchera, selon son rêve, d'un gros poupon, une petite fille qui lui ressemble, mais chez qui l'on retrouve quelques traits de son père. Elle reprendra ses jeux d'habillage, de toilette, mais cette fois-ci avec une poupée qui parle et lui sourit, bien à elle pour longtemps, et en qui elle pourra vivre son amour tout à loisir.

Cependant, le matin était venu, la journée commençait, la maison s'animait. On frappa à la porte de la chambre. C'était les parents de Sonia qui venaient les réveiller et leur souhaiter le bonjour. "As-tu passé une bonne nuit, ma fille chérie, lui demandait sa maman? Tu as vu l'heure qu'il est? Je vais ouvrir vos volets, dit-elle en joignant le geste à la parole et en laissant entrer le soleil encore jeune dans la pièce calfeutrée. Tu dois avoir bien faim. Je vous apporte le déjeuner. Jocelyne est déjà à table, avec nous, en bas." "Oui, maman, je te remercie, répondait Sonia Barbara. J'ai passé une nuit merveilleuse, j'ai fait un rêve fantastique. Tu sais, je suis devenue femme, comme toi… et maintenant, j'ai bien faim!" La mère de la jeune fille déposait alors sur les draps le plateau d'un petit déjeuner copieux et leur souhaitait un bon appétit. Puis elle redescendait l'escalier pour tenir compagnie à Jocelyne, qui attendait patiemment, comme lorsque son mari partait en voyage. Cependant, là-haut, les amants s'ébattaient, se possédaient encore dans l'ivresse de cette journée naissante, de cette vie renaissante, et ils se redisaient leur amour. Ô Sonia Barbara, mon amour!…

Extrait de La vierge aux cerises - Pages 70 à 74

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