La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : Science : le deuxième principe de la thermodynamique, version XlXème siècle (Jacques Monod) et version XXème siècle (Prigogine)

"Le deuxième principe, disait Bargemon à Barbara, dans sa version XIXe siècle, régit les transformations de l'énergie dans un système isolé. Si un poids en tombant entraîne des palettes qui brassent un liquide isolé thermiquement, celui-ci va s'échauffer, de telle sorte que l'énergie calorique gagnée par lui corresponde exactement à l'énergie de mouvement perdue par le poids. Mais le liquide ne va pas se refroidir spontanément en faisant tourner les palettes en sens inverse et remonter le poids. S'il le faisait, on aurait un mouvement perpétuel, éternel, en dehors du temps. De même un cycliste, en freinant, transforme son énergie de mouvement en chaleur, mais comme celle-ci se dissipe dans l'atmosphère, elle n'est pas récupérable pour faire repartir le cycliste. Plus généralement, le deuxième principe est responsable des frottements, de l'usure, de la vieillesse et de la mort, de l'imperfection des machines, des erreurs de transmission et de reproduction des messages, qui transforment la plus belle musique en bruit. On peut aussi décrire son action en disant qu'on passe irréversiblement d'une situation d'ordre, où il y a une différence de potentiel, à une situation de désordre et d'indifférenciation: le poids peut tomber d'un niveau à un autre, selon une certaine direction, alors que le liquide plus chaud, c'est-à-dire dont les molécules ont une vitesse plus grande dans tous les sens, ne peut pas céder de l'énergie à une région plus froide (comme le ferait la machine à vapeur dans laquelle il y a deux sources à température différente entre lesquelles un courant peut passer et actionner un arbre moteur, qui par exemple ferait remonter le poids). On a parfois appliqué le deuxième principe à l'univers tout entier considéré comme un système isolé, et prédit la mort calorique de l'univers, c'est-à-dire l'abolition en son sein, à plus ou moins longue échéance, de toute différence, de toute structure, de toute vie notamment. Cette vision pessimiste a marqué, je crois, toute l'histoire de la pensée depuis près de deux siècles, en particulier celle de Freud, de Norbert Wiener et de Jacques Monod récemment. L'homme apparaît comme un naufragé sur une île déserte, une structure rationnelle dans un océan de désordre.

"Heureusement, poursuivait Bargemon, la thermodynamique du XXe siècle a étudié, depuis la dernière guerre et notamment avec Prigogine, des systèmes ouverts qui échangent de l'énergie avec l'extérieur. Cette étude inverse notre vision des choses et a provoqué chez moi une véritable révolution. Ainsi, si dans certaines conditions on chauffe sur une flamme un liquide contenu dans un récipient, le liquide reçoit de l'énergie par en bas, est traversé par elle et en restitue une partie par en haut. On s'attend à ce qu'à l'intérieur du liquide l'énergie se dissipe dans le plus grand désordre. Or, pas du tout, des cellules hexagonales se forment, dont on peut montrer mathématiquement qu'elles permettent une évacuation plus rapide du flot d'énergie! On construit aussi des "horloges chimiques" où le liquide change de couleur à intervalles réguliers. On passe donc d'une situation de désordre à une situation d'ordre, où le système se structure spontanément dans le flux d'énergie qui le traverse. Dans cette nouvelle vision des choses, tous les êtres sont créateurs et non seulement l'homme; il y a une nouvelle alliance de l'homme et de la nature. Le temps est retrouvé, il n'apporte pas seulement la décrépitude et la mort mais aussi la nouveauté et la rencontre. Dans le fleuve d'Héraclite, qui emporte tout, des tourbillons se forment, des structures plus ou moins stables s'établissent. Les êtres transforment le flot qui les traverse. Ils ont une richesse. Ainsi une source transforme de l'eau de pluie en eau potable, chimiquement différente. Le monde est beau, la vie est belle. La musique de Jean-Sébastien, avec son mouvement perpétuel, ne représente pas une illusion, un mirage incompatible avec la réalité physique, mais au contraire une vérité que nous ne pouvons apercevoir sans la musique, car nous sommes trop engagés dans l'événement. Enfin, les vieux démons sont exorcisés. Le monde a une histoire et n'est plus condamné à la mort calorique. Le travail de Sisyphe n'est pas absurde, puisque, en remontant sans cesse son rocher, il crée une différence de potentiel qui peut être source d'ordre et de structure. De même, la malédiction du tonneau des Danaïdes est levée, puisque, en remplissant sans cesse le tonneau sans fond, c'est le fleuve même d'Héraclite qu'on fait passer à l'intérieur, et en lui se forment des tourbillons stables et des structures!"

Extrait de La vierge aux cerises - Pages 38 à 39

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