La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : Gérard de Nerval, la femme et l'enfant

Mais la raison essentielle pour laquelle il ne pouvait quitter sa femme et ses enfants pour sa divine maîtresse, c'est qu'au fond il aimait celle-ci comme André, par exemple, son fils aîné, et en ce petit être comme en elle, il voyait la résurrection du passé et la promesse alléchante de l'avenir. Lui n'était qu'un trait d'union, un lien religieux sans existence indépendante. Quelque temps avant de rencontrer Barbara, il écrivit un poème à son fils. Fidèle à sa méthode de la paraphrase, au sens propre, c'est-à-dire du piratage, du parasitage de texte, il remplaça, dans le plus beau poème de la langue française, le prénom Dafné par celui d'André, et il transporta celui-ci en un autre contexte, "en autre chose": "La connais-tu, André, cette ancienne romance - Au pied du sycomore ou sous les lauriers blancs - Sous l'olivier, le myrte ou les saules tremblants - Cette chanson d'amour qui toujours recommence?…" Puis après une ou deux centaines de lignes de gloses, il conclut par les deux derniers vers d'un autre poème du même Gérard de Nerval: [André] "Que dans une autre existence peut-être - J'ai déjà vu et dont je me souviens." Voici quelques-unes de ces gloses : "Te rappelles-tu, André, notre première rencontre? Si léger dans mes bras, du fond de ton sommeil, tu as ouvert tes yeux bleus, comme un voyageur qui rêve et qu'on réveille, et tu m'as séduit à tout jamais. Dans tes draps bleus, tu avances, vêtu de ta chemise rouge à carreaux blancs, comme le crawleur dans les eaux, tu t'abandonnes à la vague, végétatif et puissant. Tu fends les flots dans ton sommeil, tranquille, comme le navire qui va loin."

[…]

Oui, Barbara était, comme André, un être miraculeux et incompréhensible. L'un comme l'autre, il avait le sentiment de les avoir rencontrés dans une autre existence dont il gardait confusément la mémoire génétique. Il fournissait certains indices, destinés à faciliter la reconnaissance : "Te souviens-tu? le sycomore, les lauriers blancs, l'olivier, le myrte, les saules tremblants?", mais surtout "cette ancienne romance", celle de Jean- Sébastien, "cette chanson d'amour qui toujours recommence". La musique, par son rythme et son retour perpétuel, dessinait les fêtes anciennes auxquelles ils participèrent. Elle permettait la réunion des deux moitiés du sym-bole et sauvait l'homme de son existence esseulée, en un point du présent, comme sur une gare de banlieue. Pour Barbara comme pour André, il sentait que la rencontre n'était pas un point de départ absolu, mais qu'il avait affaire à deux voyageurs qui venaient de très loin et poursuivraient leur route. La naissance de Barbara à L'Arbalète était une reconnaissance et, comme André, elle jeta ses deux petites mains en avant, les passa autour de son cou et lui dit: "Je t'aime !" Petite boule rose, petit paquet de chair, elle lui offrit sa peau pommelée, l'ensorcela de sa voix argentine et lui fit sentir son odeur d'herbe mouillée. Elle se donna et s'abandonna entre ses bras, confiante, jubilante, rebondie, ravie, les bras écartés, les yeux dans les yeux, faisant risette comme une poupée et laissant la grosse main sur son petit ventre nu. Ah! vraiment, le sexe de Barbara n'était qu'un détail de son anatomie, une particularité et comme un vêtement de ce voyageur immémorial!

 

Extrait de La vierge aux cerises - Pages 295 et 297

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