La Vierge aux cerises
Souvenirs d'une autre vie • roman • 1998 • 457 pages

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Extrait : La mère et l'enfant

"Voici enfin une photo unique, retrouvée récemment chez une tante. C'est la seule où ma mère est vraiment maternelle et tendre, et c'est l'exception qui confirme la règle. Sur un papier très doux, la mère et l'enfant, parfaitement nets, émergent, comme d'un rêve, d'un fond de verdure tout à fait flou et impossible à reconnaître. L'enfant est assis sur ses genoux et elle le serre contre sa poitrine, comme font les mères qui semblent vouloir incorporer leur rejeton. Cependant, les deux visages ont des directions divergentes formant un V, car il penche la tête vers la droite et regarde obliquement comme s'il voulait apercevoir le côté caché d'un objet, et elle se déporte légèrement vers la gauche pour être vue du photographe… qui ne peut être que son mari et le père de l'enfant. La femme, bien proportionnée, a une quarantaine d'années. Elle est habillée d'un corsage ajusté, aux plis nombreux, fait par une couturière, une "petite main", et finalement plus seyant que les vêtements stéréotypés actuels. Il est sagement fermé sur le devant par un motif décoratif en forme de cœur et de la dimension d'un œuf, et il laisse seulement deviner une belle poitrine cachée par le corps de l'enfant. Les cheveux bien coiffés sont sans apprêt, excluant la coûteuse "permanente". Le visage est sans fard, si ce n'est l'intense rouge à lèvres, et est éclairé par le soleil qui le marbre, laissant de profondes zones d'ombre douce, comme dans les montagnes d'Auvergne en fin d'après-midi. Les premières meurtrissures apparaissent, semblables à celles d'une peau de pêche mûre. Les traits sont un peu frustes, quoique assez fins, le nez est important et busqué. Quant à l'enfant, il a six ou sept ans, sa frimousse est rebondie, le front bombé sous le soleil, une oreille semble décollée, les cheveux fous sont retenus par une barrette. Il est ravi, tassé sur lui-même, avec un air taquin, coquin, intelligent, provocant, ironique. La femme sensuelle, fidèle et convenable le serre contre elle, mais, derrière lui, elle regarde vers un autre. Elle est désirable, amoureuse et laisse percer son propre désir et la souffrance, le rêve qu'il recèle. C'est peut-être pour cela que la photographie a disparu de la collection familiale!"

Extrait de La vierge aux cerises - Page 112

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